Isa et Bahar sont deux êtres seuls, entraînés par les climats changeants de leur vie intérieure, à la poursuite d'un bonheur qui ne leur appartient plus. De ces climats d'un amour, nous ne voyons pas le printemps, mais seulement une fin d'été venteuse, l'automne et l'hiver. Lui, Isa, est professeur de faculté, à Istanbul, elle, Bahar, est directrice artistique pour des séries télé, ce qui l'oblige à de long déplacements. Dès le premier plan, envoûtant, Bahar regarde Isa photographiant les ruines d’un temple et on sait que quelque chose entre eux s’est lézardé. Elle sourit en voyant l’homme trébucher, puis, imperceptiblement, son visage se ferme, une larme coule. L’amour est passé comme un nuage, une fausse teinte sur un paysage. A la plage, ils se tournent le dos ; en voiture, ils parlent peu, elle conduit, il est allongé,le cou en hyper extension ; chez des amis, ils s’engueulent. A l’indifférence se mêlent des éclairs de haine, instantanés : imaginer une seconde qu’on supprime l’autre, ou que celui-ci veut vous supprimer. C’est une rupture comme une autre, que Nuri Bilge Ceylan, l’auteur d’Uzak, raconte à sa manière : une succession de tableaux, admirablement composés (car Ceylan est aussi photographe), l’économie de mots n’appauvrissant jamais la palette pleine des sentiments explorés. On peut même dire que plus la situation est intense et moins les mots viennent perturber les signes, les gestes. Les dialogues les plus fournis d'Isa sont pour son collègue de bureau, avec qui il n'entretient que des relations banales. Ceylan a tourné Les Climats en vidéo numérique haute définition, et la précision, le piqué de l’image sont tels que le moindre détail est magnifié. Dés les premières minutes, gros plan de Bahar, en sueur, sur la plage : c'est un être de chair, une altérité palpable. Incroyable lumière, qui révèle les choses cachées au plus profond des êtres. C’est comme si les millions de pixels de l’image vidéo, qui reconstituent le réel, et ses gouttes de sueur de toutes tailles et de toutes formes, représentaient ici le mélange inextricable des raisons de l’esprit, des pulsions du cœur et du corps qui poussent à la séparation, comme s’ils étaient la juxtaposition des microsensations qui accompagnent la fin d’une passion amoureuse. Sa femme actuelle, Ebru Ceylan, est la bouleversante interprète de l'héroïne
Bahar. Ceylan fait donc jouer à son épouse le rôle de la femme qu'il a
quitté. Quand on évoque une autofiction, le cinéaste s'indigne. «Ce
n'est pas une autobiographie mais l'histoire de l'échec d'un couple qui
est une fiction même si elle se fonde aussi sur l'expérience de mon mariage
précédent avec ses moments heureux et malheureux», explique Ceylan
qui joue quand même le rôle de l'autre protagoniste, renforçant ainsi
l'effet de mise en scène d'une intimité. Les deux saisons suivantes sont vécues du point de vue de l’homme. Isa traîne son spleen dans l’automne pluvieux d’Istanbul. Il y revoit la femme qui a peut-être contribué, jadis, à fissurer son couple : suit une des scènes d’amour les plus étranges entre le viol et le jeu sadomasochiste ou encore comme un combat tragi-comique de deux volontés. L'absence de mots ne permet pas de prendre partie. Et c'est la volonté de Ceylan. Cette pudeur, il la pousse à l'extrême. «Je déteste expliquer, insister, convaincre ; il faut que les gens devinent». Le récit se transforme peu à peu en cinglant portrait de la lâcheté
masculine : de l’indécision d’Isa, de ses contradictions, de son égoïsme
aussi, va naître la partie hivernale du film, peut-être la plus belle.
Il neige près du mont Ararat, près du palais d’Ishak Pacha, paysages magnifiques
à la frontière iranienne, et Isa cherche à nouveau Bahar. Pour mieux la
fuir, ignorant son dernier effort. Il revendique ses choix esthétiques comme autant de choix moraux. Par
exemple son goût des longs plans séquences et sa méfiance du gros plan
: «Le gros plan est une manière de désigner au spectateur ce qu'il
y a d'important, de lui imposer son propre message, de diriger son émotion
alors que je pense que le point de vue d'un film doit être proche de celui
de la vie comme quand, dans un café, vous observez un couple et essayez
d'imaginer ce que peuvent être leurs relations.» Ceylan a passé six mois sur le montage : «Il n'y a pas un seul plan dont je ne peux justifier la présence.» Comme dans Uzak, Nuri Bilge Ceylan agrémente son désenchantement minimaliste d’une ironie poignante. On sourit, souvent, aux efforts dérisoires de ces deux-là qui nous ressemblent et ce sourire masque mal une intense émotion. La lenteur, voulue, peut quelquefois dérouter le spectateur, mais elle donne d’autant plus de puissance aux soudaines accélérations, aux explosions comme des grondements lointains de tonnerre, comme la terre qui tremble. On pense bien sûr à Antonioni, Bergman ou Ozu. Nuri Bilge Ceylan déclare: Nuri Bilge Ceylan sur le propos de son film : |
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Distribution
Fiche technique
Les Climats a été présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes
2006. |
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